MAG HAITI

Vers une autre compréhension de l’affaire des 1000 gourdes lors des joutes électorales en Haïti

Le billet 1000 gourdes de la monnaie haïtienne sert souvent de referencement dans la représentation d’une idée, dans l’expression d’une situation socio-politique vulnérable ou du moins dans l’établissement du rapport marchand des activités de loisir. Prenons par exemple la   fameuse question de 3000 gourdes moncash, fè m boule mil goud, ou  1000 gourdes chaque vote lors des joutes électorales. Nous nous intéressons particulièrement par cette dernière, sachant que les autorités du pays évoquent déjà la question électorale en pleine crise sanitaire provoquée par la pandémie COVID-19.

Il est facile d’observer, durant ces dernières décennies en Haïti et surtout lors des périodes électorales, une sorte d’échange pécuniaire entre les potentiels électeurs et les candidats. Ce phénomène devient de jour en jour beaucoup plus frappant dans notre réalité, d’où la réclamation sans cesse des 1000 gourdes par la plupart des individus de la masse populaire et/ou campagnarde soit pour accompagner les candidats lors des inscriptions au Conseil Electoral Provisoire (CEP), soit pour participer dans des  rassemblements aux périodes de campagne électorale ou pour aller voter en faveur d’un ou des candidat(s) quelconque. Ledit phénomène suscite souvent pas mal de réactions, parfois spontanées, des gens « avisés » : certains pensent que cela est lié au manque d’éducation tandis que d’autres pensent que les individus agissent sans prendre en compte du lendemain. Il y a eu aussi même la sortie récemment d’une meringue carnavalesque là-dessus avec pour refrain «  M pa p vote pou 1000 goud ankò… ». Mais qu’est ce qui suscite un tel comportement chez la population haïtienne aujourd’hui ?

Pour apporter des éléments de réponse à une telle question et d’en dégager, du coup, une compréhension plus ou moins originale; nous allons d’abord faire ressortir le principal motif qui porte généralement des électeurs à voter pour un candidat au lieu d’un autre, ensuite faire ressortir la divergence d’intérêts qu’il y a entre la majorité de nos élites (politiques surtout) et les masses populaire et campagnarde haïtiennes et, pour finir, tenter d’expliquer cette affaire des 1000 gourdes dans les habitudes électorales haïtiennes.

  1. Motif portant généralement des électeurs à voter pour un candidat au lieu d’un autre

D’entrée de jeu, disons qu’on fait le choix de voter pour un candidat quelconque au lieu d’un autre parce qu’on croit avoir des intérêts dans le candidat. Comme l’a si bien mentionné Roland Cayrol (2007 :84), à part les séries des facteurs ayant rapport avec les personnalités et les valeurs, les enjeux sont l’un des facteurs que prennent en compte les électeurs. Les électeurs se demandent nous dit l’auteur : « quels sont les grands problèmes du moment, pour le pays, pour moi, électeur, et pour l’avenir de mes enfants ? Quels sont ceux auxquels je suis le plus sensible ? […] Quel est le candidat (présidentiel, législatif [ou autre]) le plus à même d’obtenir de bons résultats, sur ces « enjeux », le plus à même d’aller dans la bonne direction (celle que je souhaite), dans ce monde qui change ? » L’ensemble de ces questions soulevées par l’auteur nous montrent comment les intérêts (immédiats ou pas, personnels ou collectifs) des électeurs sont  déterminants dans leur choix des candidats.

Certes, les électeurs peuvent toujours se tromper dans leur choix ou du moins être manipulés, mais ce qui est clair c’est qu’ils cherchent à bénéficier quelque chose de leur vote en retour. En ce sens, ils ne votent pas sans aucune rationalité (au sens de Weber), au contraire, comme l’a si bien dit Brechon en citant Bourdon, « avant de se décider, aussi bien en matière familiale que professionnelle, religieuse ou politique, chacun veut avoir de bonnes raisons d’agir » (Brechon, 2010 :2) ; donc ils cherchent toujours à tirer des avantages bien précis de leur acte citoyen manifesté dans les urnes des isoloirs les jours des élections. Un tel comportement, disons-le sans tourner autour du pot, suppose que les électeurs croient, même s’ils se sont trompés la majorité des fois, que leurs intérêts propres ne sont pas contraires à ceux des candidats choisis comme leur représentant. Pourtant, historiquement en Haïti, les intérêts de nos élites de la classe politique et ceux des classes populaire et campagnarde haïtiennes, qui composent en même temps la plus grande partie de l’électorat haïtien, sont le plus souvent divergents.

  1. Divergence d’intérêts entre nos élites (politiques surtout) et les classes populaire et campagnarde haïtiennes

Faire ressortir la divergence des intérêts entre nos élites et les masses pourrait bien remonter à l’époque coloniale, d’où, rappelons-nous, les affranchis de toute catégorie fuyaient leurs parents noirs et se battaient pour avoir leurs propres portions de terre et des esclaves pour les faire fructifier. Avec ces aspirations, les affranchis ne tenaient pas vraiment en compte les intérêts des captifs (généralement appelés « esclaves ») qui ne voulaient que leur liberté.

En ce sens, Jean Casimir (2015) nous dit qu’au lendemain de 1804 il y a eu deux mémoires opposées. Celle des « Bossales », nées majoritairement en Afrique et se rappellent de leur bonne vie paisible dans leur tribu respective puis capturées, transportées à Saint Domingue (Haïti) et soumis aux différents travaux forcés. Pour cette catégorie, la plantation est symbole d’esclavage, car la richesse de l’agriculture, pour eux, n’est pas la vraie richesse puisqu’elle est la résultante des coups de fouets, de privation de liberté, ect.

Tandis que dans la mémoire des affranchis (noirs et mulâtres), comme auxiliaires qui aidaient les colons à « civiliser  les Bossales » suivant les principes de l’administration coloniale, la plantation est égale avec la richesse. C’est la raison pour laquelle ils vont inventer et mettre sur pied tout un ensemble de règlements ruraux pour contraindre la masse paysanne à travailler. Lorsque ceux de cette classe refusaient, ils les appelaient vagabond, les pieds-nus… Soulignons que ces différentes appellations ne sont autres que des métamorphoses de celui  de « Marron », car, pour citer Casimir (2009 :136), «[…] la classe dirigeante recycle et renouvelle les concepts pour se tailler un chemin au XXe siècle ».  Et, toujours suivant Casimir (2015), c’est l’ensemble de ces règlements ruraux (depuis Toussaint en passant par Christophe, Pétion, Boyer et autres) qu’on doit étudier et analyser si on veut réellement comprendre la conception des élites vis-à-vis des « Bossales », devenus aujourd’hui la plus grande partie des masses campagnarde et populaire d’Haïti.

Rappelons ici brièvement que ces deux mémoires sont aussi deux forces sociales en opposition et qui se métamorphosent, dans des moments de l’histoire, en des mouvements paysans et/ou populaires. Le XIXe siècle est le plus marquant. Suivant Jean Casimir et Michel Hector (s.d), ce siècle est divisé en quatre grandes vagues d’insurrection paysannes. D’abord, on trouve les premiers mouvements de janvier 1807 arrivé jusqu’aux environs 1814. Ensuite, les deuxièmes vagues qui ont pris une forme d’opposition libérale qui allait mettre fin au gouvernement de Boyer. Ces mouvements ont débuté deux décennies après la mort de Goman, soit en 1843 pour arriver aux années 1848. Enfin, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, un double mouvement va apparaitre dans le champ des luttes sociales. D’une part, avec la crise de 1867 à 1869 qui se développe pour la première fois un puissant mouvement populaire urbain, et d’autre part on trouve les cultivateurs insurgés, dénommés cette fois-ci les « cacos »  se trouvant dans la région du Nord-Est près de la frontière, de 1911 à 1915.

Il faut aussi mentionner que cette opposition prend aussi parfois des formes moins violentes. C’est le cas par exemple, selon Bernard Ethéard (1979), de la négligence et la cessation volontaire, dans quelques régions, des cultures caféières par les petits paysans au lendemain du XIXème siècle. Un événement historique, selon l’auteur, qui s’explique par le fait que cette denrée n’apportait pas vraiment des bénéfices aux petits paysans qui les cultivaient, tandis qu’en même temps, il y avait la classe bourgeoise rachitique et son allié naturel, l’Etat, qui faisait des importantes capitales dans sa commercialisation interne/externe.

Leslie Manigat (1998), lui-même, qualifie ce modèle, préconisé par les masses rurales, de modèle autonome, en opposition au modèle dépendant, lui-même préconisé par la nouvelle oligarchie nationale urbaine, détentrice des pouvoirs politiques du pays. Pour ce deuxième modèle, explique l’auteur, le commerce extérieur et les contrats avec l’étranger engendrent le développement et la civilisation. C’est pour cela qu’il ne cesse d’exiger, tout au long de l’histoire de manière directe et/ou indirectement à travers les codes ruraux, les lois et les constitutions, aux petits paysans « de produire des denrées tropicales d’exportation à vendre sur le marché mondiale selon les prix fixés par les acheteurs ». Ce qui les met en opposition catégorique à la classe paysanne, qui elle-même ne veut travailler autre que pour satisfaire ses besoins propres.

Néanmoins, suivant Gerard BARTHELEMY (1989), « Du côté paysan, cette tenace opposition n’a jamais eu pour but l’élimination de son protagoniste, pour prendre son pouvoir. Son seul but a été de s’en différencier en permanence et de le maintenir à l’extérieur tout en le repoussant, en cas d’ingérence insupportable (Acaau- Piquets- Occupation Américaine) ». Si historiquement en Haïti les intérêts de nos élites de la classe politique et ceux des classes populaire et campagnarde haïtiennes sont le plus souvent divergents, alors comment réagissent ces dernières au moment des élections? Et d’où vient cette affaire des 1000 gourdes ?

Explication relative à cette affaire des 1000 gourdes dans les habitudes électorales haïtiennes

Pour tenter d’expliquer ce phénomène, nous souhaitons d’abord parler un peu de la souveraineté populaire qu’exerce le peuple haïtien, élaborée comme notion par Jean Casimir, et son comportement et/ou son avis vis-à-vis de l’Etat ainsi que la classe politique. En effet, dans sa conception, la souveraineté populaire est celle qu’exerce le peuple pour régler ses affaires quotidiennes hors de la volonté ou du point de vue de l’Etat. Cette souveraineté existe depuis l’époque coloniale où les Africains capturés et forcés de se joindre à eux (en parlant des colons), nous dit Casimir (2014 ), apprennent à distinguer « leurs kidnappeurs de leurs compagnons d’infortune dans une pratique où ils développent, tant bien que mal, leur habileté à esquiver la méchanceté avec laquelle ces tout-puissants exhibent leur force brute et imprévisible ».

Ainsi, Casimir (2014) nous dit que « deux domaines de souveraineté entrent en conflit dès 1790 et surtout après 1804 : l’espace que contrôle l’État axé sur la centralité du travail gratuit ou de formes de rémunération qui s’en rapprochent le plus possible, et l’espace des familles dont les besoins doivent être satisfaits sur le marché interne et dans la société civile locale ». Il poursuit pour dire que « Ces aires de souveraineté ont des origines et des espaces de développement divers, et leurs impacts sur la structuration de l’État s’orientent dans des directions opposées » et en résulte une population insulaire autosuffisante. C’est en ce sens qu’il définit (Casimir, 2006 : 115) la contre-plantation comme « la société maronne saint-dominguoise, qui se continue dans la société villagoise d’après 1804 ». Ils obéissent ainsi aux règles de la vie publique politique juste  parce que, pour répéter Casimir (2000 :39 et 40), c’est « l’option unique de survie dans une lutte sociale que, jour après jour, gagne la fraction hégémonique de la classe dominante ». Néanmoins, continue l’auteur, « Se soumettre aux règles de la vie publique n’implique même pas une perception de leur rationalité, pour la simple et bonne raison que cette rationalité n’opère pas dans les sphères où l’opprimé exerce sa décision autonome ».

En ce sens, ces opprimés vivent, à la fois, en dehors (au sens de G.Barthélemy : 1979) et avec les règles instituées par L’Etat de la classe oligarque dominante. Ils savent parfaitement que l’Etat, intrinsèquement et historiquement, n’a jamais pris leur besoin en charge ; donc ils obéissent et vivent avec l’Etat comme deux corps étrangers l’un avec l’autre. Par conséquent, lorsqu’au moment des élections, des candidats, ex et futurs responsables de l’Etat, viennent et les sollicitent comme électeurs avec des promesses de toute sorte, ces individus de la masse paysanne et campagnarde savent parfaitement bien qu’ils ne peuvent rien espérer d’eux en réalité. Ils savent très bien que ce ne sera pas dans leurs intérêts que ces candidats vont orienter les grandes décisions de l’Etat, et ceci est valable pour n’importe qui parmi ces candidats. L’expérience des individus de ces deux classes les font devenir soit, pour la grande majorité, désintéressés avec cette question de participer comme électeurs aux élections, raison pour laquelle le taux de participation diminue sans cesse durant ces derniers temps, ou soit d’échanger leur vote pour des bénéfices directs et immédiats comme : argent, provisions alimentaires, matériels de construction comme tôles, planches, clous ou autres.

Pour illustrer ceci, nous pouvons juste nous référer au résultat de la dernière élection présidentielle du pays. Les deux candidats qui ont sorti en tête de liste sont non seulement les « deux parmi les candidats ayant possédés les plus grand moyens financiers», mais parce qu’aussi et surtout ils étaient les deux candidats qui avaient le plus profité du passage du cyclone Mathew en apportant aux victimes des assistances de toute sorte, voir que ponctuelles et mortelles (dans le sens du film-documentaire de Raoul Peck). Cependant, faut-il mentionner que ce type de comportement que manifestent ces masses répond normalement à une rationalité, c’est-à-dire ils agissent en connaissance de cause. Ils savent très bien que voter x ou y aura la même conséquence qui n’est d’autre que le mépris de leur aspiration et besoin. Ceci est valable même pour les candidats sortis de leur classe avec des soit disant projets politiques populaires, ce que de nombreux exemples historiques peuvent témoigner.

Somme toute, à travers cet article, nous souhaitions initier une autre compréhension plus ou moins originale du phénomène 1000 gourdes lors des joutes électorales. Nous pensons, contrairement aux autres explications, qu’aucun citoyen d’une communauté ou d’un pays ne vote de façon désintéressée ni sans prendre en compte du lendemain, mais au contraire vote dans son intérêt ou l’intérêt de sa famille, sa communauté locale ou son pays. Alors comme nos leaders politiques de toute catégorie ont historiquement trahi ces aspirations et agissent à l’encontre des intérêts des masses populaire et campagnardes, alors celles-ci, à leur tour, décident soit de faire retrait et de ne plus voter pour qui que soit ou soit d’échanger leur appui aux candidats avec des bénéfices directs, immédiats, en nature ou espèce tel que 1000 gourdes ou plus. Néanmoins, cet article ne fait qu’introduire cette idée que nous aurons à développer beaucoup plus en profondeur et qui sera publiée sous forme d’un ouvrage en moins d’un an à partir de la date de la publication du présent article.

NB : pour faciliter l’écriture de cet article, nous avons utilisé simplement le genre masculin, mais pas parce que nous ignorons ou avons un problème quelconque avec la promotion de l’égalité Hommes et Femmes.

Nelson JEAN FRANCOIS,

Licence en Travail Social,

Maitrise en Sciences du Développement (en cours) à l’UEH,

Formation en communication de Crise et contrat de communication,

Toastmaster, Assistant Professeur à la Faculté des Sciences Economiques, Sociales et Politiques (FSESP) de l’Université Notre Dame d’Haïti (UNDH).

Tel : (509)39022738/41558659

Email : jeanfrancoisnelson.njf.njf@gmail.com

Bibliographie

  • CASIMIR, Jean. 2000. « Théorie et définition de la culture opprimée ». Centre de Recherches Historiques et Sociologiques (CREHSO) de la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’Etat d’Haïti. No2-Juillet-Decembre 2000, 9-51.
  • CASIMIR, Jean. 2006. La culture opprimée. Éditions de l’imprimerie Media-texte (Port-au-Prince, Haïti), 362p.
  •  CASIMIR, Jean. 2009. Haïti et ses élites : l’interminable dialogue de sourds. Les éditions de l’Université d’État d’Haïti (Port-au-Prince, Haïti), 250p.
  •  CASIMIR, JEAN. Juin 2014. La Merveilleuse invention de soi du peuple haïtien. Delmas, 19p.
  • CASIMIR, Jean. 2015. Notes prises dans le cadre du cours intitulé « Culture et Société en Haïti » dispensé par l’auteur à la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’Etat d’Haïti.
  • ETHÉART, Bernard. 1979. « Plantation ou jardin ? ». Conjonction (revue franco-haïtienne), No 145-146, novembre 1979, p 33-45.
  • HECTOR, M., et CASIMIR, J. 2004. Le long XIXème siècle haïtien, Itinéraires. Port-au-Prince : Université d’État d’Haïti.
  • MANIGAT, Leslie F. 16 mai 1998. « Comment Haïti, pionnière du cycle historique de l’abolition de l’esclavage et première à inaugurer l’ère de la décolonisation des peuples de couleur, a-t-elle pu chuter à ce niveau critique de sous-développement qui la fait situer aujourd’hui parmi les Pays les Moins Avancés du Globe (PMAs) ? ». Les Cahiers du CHUDAC.
  • Pierre Brechon. La signification de l’abstention électorale. Texte rédigé à l’occasion d’un séminaire doctoral à l’Université libre de Bruxelles (ULB), le 29 2010.

Comment here